Accueil A découvrir Les gens de Rhuys Entretien avec Pierre-Emile DURAND
Entretien avec Pierre-Emile DURAND Imprimer

Anne Juguet et Jean Cavagni sont allés à la rencontre de Pierre-Emile Durand, artiste peintre, écrivain, qui se définit lui-même comme ‘’ hybride’’.

L’homme, de haute stature, nous reçoit dans son atelier lumineux face à l’océan, d’emblée, nous sommes frappés par l’enfilade de tableaux de paysages qui dégagent une impression de plénitude et de sérénité inspirées par le modèle de toute sa vie artistique : le Japon. Happés par les ciels et les paysages infinis, nous en oublierions le but de notre visite, la rencontre avec l’artiste. Et il nous vient à l’esprit le propos du grand cinéaste italien Federico Fellini sur le ‘crépitement d’images’ des écrans qui bombardent l’observateur incapable de contemplation.

Qu’en pensez- vous ?
«On vit dans un monde anxiogène où les images accrocheuses, racoleuses, défilent sans cesse. La peinture est en elle-même un arrêt sur image, arrêtons l’image pour mieux regarder et, dans ce tourbillon, quand je peins, je fixe l’image: l’œil de la camera est faussement objectif, la peinture, elle, revendique une subjectivité, elle prend dès lors une fonction quelque peu militante puisque  l’attention qu’impose l’image arrêtée a pour effet de rompre ce flot incessant d’images qui nous divertit»

L’étrange cursus de Pierre-Emile Durand  en quelques lignes :
Economiste de formation (DES Sciences Economiques, puis Agrégation et Doctorat)
Fils d’un professeur de Lettres et entouré d’une famille d’enseignants
Professeur à l’Université de Rennes1
A la demande de Michel Rocard, premier ministre, crée en 1989 et dirige le centre Franco-Japonais de Management, centre national officiel spécialisé dans la formation de cadres supérieurs destinés à travailler au Japon.
S’il n’avait pas mentionné ses licences d’Histoire de l’Art et de Linguistique, son cursus ressemblerait à celui d’un technocrate de la fonction publique ou d’un cadre supérieur du privé. La question vient naturellement 

:Avez-vous toujours eu des prédispositions pour la peinture ?
« A l’école, j’étais bon en dessin mais sans plus, j’aimais peindre bien sûr, j’ai toujours d’ailleurs la peinture que j’avais faite pour la fête des mères quand j’avais six ans : c’était une tête bleue au nez très long, je l’avais intitulée « Picasso, Grand Peintre  ».Ma mère avait peint avant d’être mère de famille mais je ne l’ai vue à l’œuvre que lorsque moi-même je me suis mis à peindre. A la maison il y  avait une boîte de peinture, elle me l’a prêtée un dimanche d’automne. Ayant peint le  chêne qui était devant moi, j’ai été étonné du résultat, meilleur que ce que je craignais.A 15 ans, j’aimais les peintres abstraits, bientôt, j’ai découvert les estampes japonaises,  c’est cela qui m’a amené vers le Japon, Hokusaï, Hiroshigué. Mon intérêt pour l’Asie s’est confirmé par de nombreux séjours en Asie, jeune professeur, j’y ai accompagné pendant plusieurs années les voyages touristiques de la FEN. » 

Avez-vous une formation technique ?
«Aucune, mais dans ma famille, travailler dans la création  est peut-être une vocation : Stéphane Melchior Durand, mon fils aîné, est scénariste professionnel. Il publie des bandes dessinées, écrit et manage des scénaristes pour TF1 et FR3. Mon second, Jean-Sébastien, est anesthésiste, mais aussi un excellent pastelliste, quand au troisième, Nicolas, qui a pris pour nom d’artiste Floc’h, c’est un artiste plasticien, il expose en ce moment au Musée des Beaux-Arts  de Rennes à l’occasion de la Biennale d’Art Contemporain. »

Comment choisissez-vous vos sujets ?
«Je suis un vagabond, je marche et quand je m’arrête s’enclenche une sensation, une rêverie, une émotion qui me porte à peindre…et à  écrire. Je ne sais pas d’où ça part,  une tension, une lumière, un mot…  en tout cas ce qui me décide à peindre et à écrire, c’est ce qui arrête mon pas. Pour moi images et mots sont indissociables, voilà pourquoi je fais des livres qui les associent… »

Quand vous peignez le Japon, travaillez-vous à partir de vos souvenirs ou à partir de photographies ?
«La photographie ne m’intéresse pas en tant que telle, si ce n’est la captation du regard ou de l’expression du visage que la peinture a plus difficilement. Le peintre travaille par la matière et la subtilité du support sa vibration sensible, par la justesse ou le raffinement de la couleur, par son toucher sur le grain du papier… toutefois la photo me sert bien sûr, c’est à partir de séries de clichés que  je crée un paysage symbolique, ce sont les tensions premières et intemporelles existant entre les éléments premiers qui m’intéressent : terre, ciel, eau, vent, arbre, roche, sable… Comme le dit le japonais, je peins le « yûgen », le mystère ineffable ou l’ «aware », c’est à dire la fugacité et l’éphémère... mes peintures, ce sont en fait des « haïku » colorés.

Qu’est-ce qui vous a amené à Saint- Gildas ?
«Je suis né sur les bords de la Loire, mais j’ai passé presque toute mon existence à Rennes. J’avais promis à mes enfants une maison blanche avec des volets bleus près de l’eau, c’est ce qui m’a amené il y a vingt ans à Saint-Gildas. Le monde de l’eau, c’est celui qui a forgé mes rêves et mon imagination… la presqu’île de Rhuys est encore sauvage, nous avons immédiatement aimé son littoral préservé. En 1988, nous avons acheté une maison à la Saline. C’était une maison de vacances, trop petite pour notre grande famille : nos cinq fils, leurs femmes, leurs enfants… Nous avons choisi Saint-Gildas et une maison plus vaste pour y vivre notre retraite. »

Peignez-vous des huiles, des aquarelles ?
«Je ne fais pas d’aquarelles de façon courante, j’en ai réalisé lorsque l’Etat-Major de la Marine m’avait invité sur l’un de ses bateaux. Mais ce n’est pas ce que je pratique couramment, j’ai besoin de plus de vigueur. L’huile et la cire répondent à ce besoin, une alliance fraîche et tonique qui exalte la couleur. J’utilise essentiellement les pastels sur-gras sur papier à gros grammage. Je réalise des « icônes de paysages » où se superposent des couches de couleurs et de vernis, marqués par un court texte, tout cela étant uni sous une vitre et à l’intérieur d’un cadre, je fabrique en réalité des objets peints et écrits. Dans tout cela il y a un sens un peu religieux! Je recherche le raffinement de la peinture d’icône, appliquée au paysage ou à la nature morte, ce pouvoir étrange de fixation que détient l’icône. Je peins avec les doigts : pas de pinceaux ni de brosses, sauf pour le vernis. Les seuls instruments que j’utilise sont le surfaceur, le canif,  le liège ou le tissu,  pour étaler ou gratter la matière. »

Certaines de vos œuvres comportent une sorte de graphisme sombre,   qui semble séparer le sujet ou le traverser : colonne brune,  arbre en contre-jour ou autre élément  ‘dur’. Quelle est leur signification ? 
«La permanence et  l’impermanence de toute chose, comme la nature nous sommes fait d’intention mais aussi de hasard, notre univers sensible est flottant. Il y a l’inéluctable, la vie tracée, la raison, mais autour règne le monde des sens et  le hasard, le flottement, le changement et l’éphémère. Je peins l’inéluctable tension entre ce qui est pensé et senti, entre ce qui est droit et évanescent, entre ce qui est rigide et fugace…L’observateur doit s’approcher, être amené à détailler de près le travail des transparences et des opacités, puisque je me situe au cœur de cet art de l’éphémère et de la beauté de l’instant. »

On ne voit aucun portrait et peu de personnages dans votre œuvre…
«Oui, c’est dans le regard du peintre et dans sa vision du paysage et de ses tensions qu’est présent le personnage, celui qui traduit le sujet en peinture écrite. »

Adhéreriez-vous au projet de Pascal Bertrand, la création d’un « Festival des arts maritimes » ?
« Bien sûr ! Je suis pour tout ce qui peut rapprocher les artistes…Un projet aussi qui me tiendrait beaucoup à cœur serait celui de la réalisation, dans les salles Kérusen et le petit jardin, d’un centre d’expositions ou de manifestations culturelles dédié à  l’art… Un autre projet formidable, lié à l’installation d’un orgue à tyaux dans l’abbatiale,  serait de créer une école d’orgue à Saint-Gildas, l’abbatiale deviendrait un de ces lieux uniques où l’on viendrait de loin pour écouter des concerts exceptionnels… il faudra que j’en parle à Madame Vanard… 

                         

Pierre-Emile Durand
Atelier du Grand Mont
28 chemin de la Grande Côte          
56730 SAINT-GILDAS-DE-RHUYS
Tél. 02 97 01 28 60
http://pierre.emile.durand.free.fr

 

 AJ / JC / 09

 

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